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Memory of Mandkind : un projet mondial pour témoigner de notre époque à nos lointains descendants

Depuis une dizaine d’années, le projet Memory of Mankind (MOM) ambitionne de stocker une petite partie de notre histoire et de nos vies quotidiennes dans la plus ancienne mine de sel du monde sous la montagne Plassen à Hallstatt, en Autriche. Des textes et images qui, gravés sur des supports en céramique, pourraient résister un million d’années ! 

Tout part des interrogations personnelles d’un artiste céramiste autrichien, Martin Kunze. « À l’époque, j’ai compris que les seules informations lisibles que nous laisserons dans mille ans ou plus pourraient se limiter à une boîte de cuisson fabriquée en Chine. Parce qu’à l’ère du numérique, les données sont massives mais elles ne sont pas durables », confie-t-il. En effet, les formats des fichiers comme les équipements de stockage que l’on utilise changent régulièrement et peuvent donc devenir obsolètes. Par ailleurs, de plus en plus de données sont appelées à être stockées, ce qui contribue à augmenter l’impact du numérique sur le changement climatique. « Aujourd’hui, nous avons déjà 60 zettaoctets de données stockées dans les data centers du globe, ce qui, traduit en longueur d’étagères avec la densité de données de livres imprimés, représenterait 10 fois le diamètre du système solaire », rappelle Martin Kunze.

Conteneurs pour stocker les archives de MOM

Même si 99 % des informations numériques ne méritent sans doute pas d’être transmises aux civilisations futures, laisser des informations pertinentes pour informer les générations futures de leur passé est apparu nécessaire à l’artiste. « Il ne s’agit ni de fierté ou de vanité, c’est plutôt un cadeau pour les générations futures. » Mais il fallait un matériau et un lieu de stockage résistant sur la durée et aux intempéries.

Pour abriter les archives MOM, le choix de Martin Kunze, accompagné d’une équipe bénévole et soutenu par des universitaires, scientifiques et autres institutions, s’est arrêté sur le plus ancien gisement de sel, en Autriche. Situé à 2 kilomètres de profondeur, il permettrait de protéger les archives des conditions climatiques et de l’homme lui-même pendant un million d’années. 

Et pour laisser textes et images lisibles pendant des centaines de millénaires, la céramique s’est avérée un support de choix, car « résistant aux chocs de températures ainsi qu’aux produits chimiques ». 

 

Histoires individuelles et savoirs impératifs

Microfilms de MOM

« Les informations peuvent être stockées au format texte et/ou image. Tout ce qui peut être imprimé. Sur les supports en céramique, on peut inscrire des éditoriaux de journaux par exemple, mais les particuliers peuvent aussi transmettre leurs histoires personnelles aux archives gratuitement. Ils peuvent écrire ce qu'ils veulent. La seule obligation est d’indiquer pourquoi il leur semble important de transmettre telle information aux individus du futur, explique Martin Kunze. Et MOM est aussi utilisé comme support par des institutions comme des musées, des universités ou des organismes intervenant sur le long terme (l’Andra regarde ce projet avec intérêt comme solution complémentaire [NDLR]), qui sélectionnent elles-mêmes les contenus qu’elles veulent transmettre. » On parle donc d’images de tableaux célèbres, de thèses de doctorat marquantes ou de données indispensables, comme des informations sur les emplacements des stockages de déchets radioactifs ou toxiques.

Et puisque les langues d’aujourd’hui pourraient ne plus être parlées dans les milliers d’années à venir, une sorte de glossaire graphique composé d’images concrètes directement rattachées à des mots permettra aux générations d’après, aux linguistes en particulier, de « nous » déchiffrer. 

Deux techniques d’impression sont utilisées pour transférer les diverses informations. Une première, le microfilm céramique, permet d’inscrire cinq lignes de texte par millimètre et est lisible avec une loupe 10x. Et une seconde, similaire à une impression laser, permet d’intégrer de la couleur. 

Jeton transmis aux participants de MOM

Au-delà de l’archivage lui-même, MOM a été pensé pour être redécouvert par des civilisations au moins aussi avancées que nous. Ainsi des jetons gravés sur les deux faces transmis à chaque personne participant au projet contiennent une sorte « de carte au trésor ». Charge à eux de les transmettre ou les cacher dans un lieu de sauvegarde.  Et pour décoder les jetons, plusieurs connaissances particulières sont requises. Une bonne compréhension des phénomènes géologiques d’abord, car le niveau de la mer et la forme des sols auront largement évolué dans plusieurs milliers ou centaines de milliers d’années. Mais aussi une connaissance de la datation par thermoluminescence, une méthode utilisée depuis les années 1950 par les archéologues ou historiens pour comprendre l’âge de la céramique, afin de dater la confection du jeton qui aidera ensuite les futurs chercheurs à reconfigurer les côtes maritimes et la position des continents à un moment donné du passé. 

« MOM est un patrimoine culturel modeste, qui vient en complément des archives nationales. Mais alors que les histoires individuelles se perdaient généralement, elles peuvent aujourd’hui cohabiter avec des contenus plus universels » pour offrir une immense capsule temporelle renfermant un bout de leur passé à nos lointains descendants. 

 

En savoir plus sur le projet Memory of Mandkind

Martin Kunze, engagé pour préserver la mémoire des stockages de déchets radioactifs

En novembre 2020, l’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE (AEN) a proposé à Martin Kunze de présider l’un des quatre groupes de travail de la nouvelle plateforme internationale de recherche sur les connaissances et la mémoire des déchets radioactifs, IDKM. Si les travaux de ce groupe, baptisé « Préservation de la conscience de l’existence du stockage après sa fermeture », ne font que débuter, l’artiste autrichien se dit honoré de le présider : « C’est une évolution intéressante qui montre l’ouverture à de nouvelles idées au sein de l’Agence pour l’énergie nucléaire. »