Rapport sur les alternatives au stockage géologique profond : explications avec Gilles Pijaudier-Cabot, président du CEDA
Le Comité d’expertise et de dialogue sur les alternatives au stockage en couche géologique profonde (CEDA) a été créé dans le cadre du 5e Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR). Il a rendu son rapport en mars 2026. Son président, Gilles Pijaudier-Cabot, nous en détaille les principales conclusions.
Le stockage géologique profond est la solution retenue en France pour prendre en charge les déchets radioactifs de haute activité (HA) et de moyenne activité à vie longue (MA-VL). Pourquoi réexaminer des alternatives ou des solutions complémentaires ?
G. P.-C. : Tout simplement parce que le premier devoir d’un scientifique est de douter et d’examiner les progrès de la connaissance. Aujourd’hui, en France, et plus globalement à l’international, le stockage géologique profond est la solution de référence pour la gestion à long terme des déchets les plus radioactifs. Mais cela ne nous empêche pas de travailler sur des alternatives, ne serait-ce que pour tenir compte des évolutions du parc nucléaire et des futurs déchets radioactifs qui seront générés.
Comment le CEDA définit-il une « alternative » au stockage géologique profond ? En quoi est-ce différent d’une solution complémentaire ?
G. P.-C. : L’alternative, par définition, induit l’exclusion : c’est, soit le stockage géologique profond, soit une autre solution. Alors que la notion de complémentarité inclut le stockage géologique profond et une autre solution possible. Pour nous, une solution alternative doit permettre de gérer les déchets HA et MA-VL avec un niveau de sécurité, une durée de protection et des contraintes éthiques et environnementales équivalents. Une solution complémentaire, quant à elle, peut permettre de réduire les volumes de déchets, d’en modifier certaines caractéristiques ou encore d’améliorer le fonctionnement global du système de gestion.
Comment le CEDA a-t-il travaillé ?
G. P.-C. : Le CEDA est composé de scientifiques issus de la Commission nationale d’évaluation des études et recherches sur les matières et déchets radioactifs (CNE2), de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), du CNRS, d’EDF, de l’Andra (qui assure également le secrétariat technique du comité) et de parties prenantes (ONG, notamment). Nous avons établi un programme de travail, des modalités de fonctionnement, un programme d’auditions de scientifiques et d’industriels, et des échéances pour remplir notre mission, à savoir échanger et débattre sur les travaux scientifiques produits, faire des propositions sur les orientations des recherches à conduire, et informer le public de l’état d’avancement des recherches sur les solutions alternatives ou complémentaires. Nous avons confronté des expertises et des points de vue différents afin d'évaluer objectivement les pistes étudiées. Ces travaux ont abouti à une conclusion partagée par l’ensemble du comité.
« Aucune alternative crédible ne permet actuellement de s’affranchir de Cigéo. »
Votre rapport conclut, en effet, qu’au vu des connaissances actuelles, il n’est pas possible de s’affranchir du stockage géologique profond, a minima pour les déchets HA et MA-VL déjà produits. Pourquoi ?
G. P.-C. : Les trois grandes pistes que nous avons examinées ne sont effectivement pas des alternatives crédibles à ce jour. En premier lieu, la transmutation, qui permet de transformer certains radionucléides à vie longue en éléments plus stables ou à vie plus courte. Cette solution est incomplète, car elle ne traite pas les déchets MA-VL et certains radionucléides clés, dont les produits de fission(1), et sa mise en œuvre industrielle est contraignante. Nous avons ensuite étudié l’entreposage de longue durée, qui consiste à conserver les déchets radioactifs dans des installations surveillées pendant plusieurs siècles. Cette solution avait été écartée en 2006 par la loi pour des raisons toujours valables aujourd’hui : sa dépendance à des sociétés futures stables, capables de renouveler les installations de stockage, et à une surveillance permanente. Enfin, nous avons étudié le stockage en forage profond, solution également mise de côté en 2006. Dans ce cas-là, les déchets sont stockés dans des forages verticaux de type pétrolier, à plusieurs kilomètres de profondeur. Au-delà des freins technologiques et de sûreté, le comité a jugé cette solution peu pertinente pour la France, car plus adaptée à des petites quantités de déchets.
(1) Les produits de fission représentent la majeure partie des éléments radioactifs contenus dans les déchets HA
Comment les conclusions du CEDA peuvent-elles nourrir la 6e édition du PNGMDR ?
G. P.-C. : Nous avons formulé plusieurs recommandations, notamment sur les solutions complémentaires. Il faut ainsi poursuivre les recherches sur la transmutation, mais aussi sur la séparation des matières, sans laquelle ni transmutation ni recyclage ne pourront être déployés à grande échelle – le recyclage des déchets étant une piste à explorer. Enfin, le comité estime utile de maintenir un dispositif tel que le CEDA pour actualiser l’état des connaissances (l’année précédant chaque nouveau PNGMDR et, si besoin, dès qu’une innovation de rupture émerge), continuer à associer les parties prenantes et structurer le dialogue scientifique et sociétal.
Cigéo : un stockage réversible
Cigéo est conçu pour être réversible. Un principe mis en œuvre à travers la progressivité de la construction, la flexibilité de l’exploitation, l’adaptabilité de la conception aux évolutions de politique énergétique et la récupérabilité des colis. Les générations futures pourront ainsi réinterroger les choix faits antérieurement, notamment au regard de nouvelles avancées scientifiques ou des solutions qui répondront aux besoins de leur époque.