Traverser les siècles pour se faire comprendre : rencontre avec Arne Berckmans
Géologue de formation, Arne Berckmans a rapidement réorienté sa carrière vers la collecte et la transmission de la mémoire des installations de stockage des déchets radioactifs. Il est notamment à l’origine d’un projet de marqueur de mémoire pour l’ONDRAF, l’organisme belge de gestion des déchets radioactifs, qu’il vient de tester auprès du grand public. Une première mondiale, pour prévenir un jour nos lointains successeurs de la présence de ces sites de stockage.
En quoi consiste votre projet ?
Comme l’Andra, l’ONDRAF doit protéger les populations et l’environnement des déchets radioactifs qui peuvent être dangereux pour des centaines voire des milliers d’années. La capacité de confinement du stockage est primordiale : les colis de déchets doivent être hermétiques, les ouvrages solides, et les sols sur ou dans lesquels ils sont construits, stables. Et cela sur du long terme.
Mais comment empêcher des personnes de pénétrer un jour dans ces ouvrages et d’ouvrir ces colis ? Imaginons que les institutions disparaissent, que les archives soient perdues et que de nouvelles populations ne partagent plus notre langue, notre culture ou nos connaissances. Le marqueur constitue alors le tout dernier maillon d’une chaîne de mesures destinées à décourager toute intrusion. Notre projet doit donc être « durable, immobile, signalant un danger, conçu pour être reconnaissable » selon la référence internationale(1).
(1) Elle a été proposée par le groupe de travail RK&M (Records, Knowledge and Memory) de l’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE.
Sur quels travaux antérieurs avez-vous pu vous appuyer ?
Depuis les années 1980, de nombreux experts issus aussi bien des sciences que des sciences humaines travaillent sur cette question(2). Un moment important a été la conférence internationale organisée à Verdun en 2014(3), qui a réuni des spécialistes de disciplines très diverses : physiques, chimie, design, archéologie, sémiotique, etc.
À l’ONDRAF, notre réflexion s’est focalisée sur le futur site de stockage de Dessel (province d’Anvers). Nous nous préparons à y stocker, en surface, des déchets de faible et moyenne activité à vie courte. Au moins trois cents ans seront nécessaires pour que leur radioactivité descende au niveau naturel. Une fois fermé, le site prendra la forme de collines artificielles (ou tumulus) hautes d’une vingtaine de mètres. C’est pourquoi nous devons prévenir les générations futures du danger que peut représenter le site, même s’il n’apparaît pas comme tel.
(2) Notamment l’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de l’ONU.
(3) « Constructing Memory – An International Conference and Debate on the Preservation of Records, Knowledge and Memory (RK&M) of Radioactive Waste across Generations » (Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE et Organisation de coopération et de développement économiques) : Radioactive Waste Management and Constructing Memory for Future Generations, Proceedings of the International Conference and Debate, 15-17 September 2014, Verdun, France.
« Il est illusoire de vouloir transmettre un message complexe avec exactitude. Nous cherchons donc à susciter une réaction émotionnelle de prudence. »
Sur quels principes peut-on s’appuyer pour passer un message à de parfaits inconnus, sans aucune référence commune avec nous ?
Les recherches montrent qu’il est illusoire de vouloir leur transmettre un message complexe avec exactitude. Nous cherchons donc à susciter une réaction instinctive de prudence en utilisant des symboles, concrets et abstraits, pouvant « parler » d’eux-mêmes. Si, malgré la disparition des autres formes de mémoire, ils parviennent à les dissuader de ne pas perturber le site, notre marqueur aura rempli sa fonction.
Vous avez aussi conçu un film immersif pour le tester auprès du grand public. À quoi ressemble-t-il et quels effets a-t-il produit ?
Ce film est issu des travaux d’une étudiante de l’université d’Anvers, à qui nous avions demandé d’imaginer un concept de marqueur original, en s’appuyant sur toutes les études déjà menées. Il marque une nouvelle étape, puisqu’aucun concept de marqueur n’avait encore été testé expérimentalement.
Le scénario reproduit les étapes de la découverte : le visiteur découvre progressivement le site et le marqueur. Ce dernier ressemble à une petite colline allongée et située le long du tumulus, dans laquelle se trouve un tunnel artificiel. Les parois extérieures racontent un premier récit plutôt positif, qui amène le visiteur à s’éloigner du tumulus.
L’entrée du tunnel sous le marqueur est signalée par un symbole inspiré du pictogramme « biohazard »(4), composé de trois lobes courbes entrelacés autour d’un cercle central. C’est aujourd’hui l’un des symboles les plus spontanément associés au danger.
Enfin, à l’intérieur du marqueur, à mesure que l’on progresse dans le tunnel, le visiteur découvre un message composé de représentations évoquant des conséquences de plus en plus négatives, jusqu’à montrer finalement des formes humaines couchées au sol.
En mai dernier, 2 500 visiteurs ont visionné ce film lors d’un grand festival scientifique(5). Parmi les 1 200 spectateurs interrogés, huit sur dix ont déclaré qu’ils renonceraient à perturber le site. Bien sûr, les plus jeunes étaient les plus enclins à vouloir outrepasser leurs craintes, par curiosité. Mais pour un premier test, ce résultat nous paraît encourageant.
(4) Trois lobes courbes entrelacés autour d'un cercle central, universellement associés au danger biologique.
(5) Comment avertir les générations futures ? | Festival scientifique Nerdland.
Sera-t-il construit un jour ?
À ce stade, l’ONDRAF n’envisage pas de construire ce marqueur. Il s’agit d’un premier concept expérimental ; d’autres, peut-être plus performants, pourront encore être développés.
Aujourd’hui, c’est le centre de communication Tabloo, à Dessel, qui assure la transmission des connaissances auprès du grand public. Si un marqueur est un jour construit, ce sera dans un avenir très lointain. Pour l’instant, la priorité reste la recherche expérimentale afin d’identifier les concepts les plus efficaces.
Arne Berckmans en bref
1988-1994 : Géologue dans l’industrie minière en Afrique du Sud.
1994-1997 : Doctorat en géostatistique à l’École des mines de Paris.
2000-2002 : Actif dans le secteur de l’environnement.
Depuis 2002 : Rejoint l’ONDRAF (Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies), où il est chargé de concevoir et de développer le système de gestion des connaissances du département Recherche, Développement et Démonstration (RD&D).
Depuis 2017 : Responsable du projet d’évaluer le marqueur de mémoire pour le futur site de stockage de Dessel.